"J'admets que le Camp est terriblement difficile à définir. Il faut le méditer et le ressentir intuitivement, comme le Tao de Lao-Tseu. Quand vous y serez parvenu, vous aurez envie d'employer ce mot chaque fois que vous discuterez d'esthétique ou de philosophie, ou de presque tout. Je n'arrive pas à comprendre comment les critiques réussissent à s'en passer."


Christopher ISHERWOOD, The World in the Evening

"Le Camp, c'est la pose effrénée, l'affectation érigée en système, la dérision par l'outrance, l'exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque, le kitsch dépassant le domaine esthétique pour intégrer la sphère comportementale."

Peter FRENCH, Beauty is the Beast



dimanche 28 mai 2017

TOO MUCH, TOO SOON (Une femme marquée, Art Napoleon, 1958)


SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES

"La vie en (Cir)r(h)ose"
par Valentine Deluxe

 

Les traditions sont les traditions, et dans les colonnes de Mein Camp, on les RESPECTE scrupuleusement ! 
C'est bien le moins que l'on puisse faire, tandis qu'autour de nous, les comploteurs -- à coup sûr des sodomites judéo-maçonniques travaillant en sous-main avec un réseau d'Illuminatis pékinois à la solde du grand Babu -- avancent en rangs chaque jour plus serrés, et que les sournois  répandent à l'envi, avec toute l’énergie du geste auguste du semeur, la boue putride d'une propagande délétère visant à saper les fondements de notre civilisation, et à lézarder perfidement le ciment de nos vertueuses institutions (ouf !).
Leur cible favorite en ce moment : 
La Fête des Mères!

Peut-être ignorez-vous que de ce côté de l'outre-Quiévrainesque frontière, il se trouve même des écoles -- oui des écoles !!!! -- qui ont purement (abjectement) et simplement  (sournoisement) annulé le cadeau de Fête des Mères : un soliflore en pâte à sel amoureusement peinturluré d'un joli camaïeu, allant du vert-caca-d'oie au brun-étron.


Ceci dit, comme cela fait huit mois tout ronds que vous attendez ma nouvelle bafouille, je ne vais pas vous faire des mouches à quatre queues avant d'en arriver au principal. 
Foin des hors-d’œuvres, préludes et prolégomènes pour parler de ce qui nous occupe présentement :

La Mère Courage du jour.

Là encore, nous ferons taire les persifleurs qui nous accusent de complaisance envers une certaine vision tronquée de la sacro-sainte matrice, invariablement représentée en ce blog sous les traits de vieilles harpies aussi avinées que décaties !
Eh bien, non ! Notre mère exemplaire du jour est encore belle -- quelques heures de vol au compteur, certes, mais le carnet d'entretien est en règle --, dotée d'une éducation et d'un maintien irréprochables, et surtout, d'une tempérance à toute épreuve. Le gosier en pente, le bec-en-zinc de la cellule familiale, ce n'est pas elle, mais... sa p'tite chamelle de fille, bien sûr (vous pourriez feindre l'étonnement, quand même !)

Neva Paterson : la Madone en vison blanc

Vous me direz que je radote, que c'est moi qui ai dû forcer sur le picrate de contrebande, et que je suis en train de vous raconter le "Spécial Fête des Mères" de l'an dernier !
Ben oui, la Sainte Femme et le P'tit Pochtron étaient déjà les protagonistes d'"Une Femme en Enfer", sous les traits de Joe van Fleet et de Susan Hayward -- j'entends d'ici les glapissements des calomniateurs : "Elle débloque, la Valentine ! Faut la faire piquer avant qu'elle ne s'oublie partout !"
Eh bien non, petits canaillous ! Je n'ai pas un rat dans la contrebasse, pas de cafard dans le Choubersky !... Elle est encore cotée à l'argus, la môme Deluxe... "Charenton-tout le-monde-descend", ce n'est pas encore pour aujourd’hui !


"Avoir un cafard dans le Choubersky"

Il n'y a pas qu'une année entre deux Fêtes des Mères qui sépare Mme Katie Roth de Mme Blanche Oelrichs (voilà, les présentations sont faites !)
Si Jo Van Fleet, dans Une Femme en Enfer, était l'archétype même de la "Stage Mother", prête à tous les sacrifices pour que sa petiote puisse briller sous les feux de la rampe, Neva Paterson dans Une femme marquée (même dans les titres, il y a comme un écho) donnerait beaucoup -- mais pas tout, faut pas rêver non plus ! -- pour éloigner sa grande gigasse de fille (Dorothy Malone, ébouriffante quand elle doit jouer les adolescentes en marinière à 35 ans bien sonnés) des sunlights par trop brûlants d'Hollywood ou de Broadway.
 
Dignity, always DIGNITY !

Et il n'y a pas que ça qui différencie nos braves dames. Quand la famille Roth-Silverman vivote vaille-que-vaille dans les bas-fonds, Blanche Oehlrichs et sa petite Diana s'épanouissent tranquillement dans un luxueux appartement de l'East Side, dont la vue imprenable sur le Queensboro Bridge laisse à penser que Mame Dennis doit sans doute être une proche voisine.
Enfin, ce qui les distingue avant tout, c'est la distance émotionnelle qu'elles pratiquent dans leurs relations respectives avec les alambics de contrebande qui leur servent d'enfants.

Lilian Roth et sa copine Diana Barrymore
(photo non-contractuelle)

Là où Katie Roth-Silverman est fusionnelle, envahissante, possessive, Mme Oelrichs se montre aussi chaleureuse qu'un crotale. 
A cette enseigne, sa première apparition dans le merveilleux film de Art Napoleon (merveilleux au sens "mein-campien" du terme, cela va sans dire) est un véritable manifeste : elle lui parle sans la regarder, reste à distance, bien en hauteur, et semble prendre un malin plaisir à saper systématiquement  l'enthousiasme que sa nigaude manifeste envers son géniteur et ex-mari, le célébrissime -- et très imbibé --  John "The Profile" Barrymore !
Au passage -- on rit, mais on ne se moque pas --, mention spéciale pour le costume tarticruche pondu par le grand Orry-Kelly, qui tente ici comme il peut (et il peut peu) de rajeunir de vingt piges la délicieuse Dorothy Malone.


Ce que nous apprécions également chez Mme Oelrichs, c'est qu'elle a toujours le chic pour trouver le mot juste afin d'esquiver toute forme d’encouragement ou de support à l'égard de sa fille dans les moments où celle-ci en aurait le plus besoin -- et qu'elle possède l'art de lui planter un poignard affûté entre la 8ème et la 9ème côte, sitôt qu'elle a le dos tourné !



Il faut dire pour sa défense que Mme Oelrichs a une réputation à préserver.
Bien avant son mariage avec le beau John Barrymore, elle a grandi dans la meilleure société de Rhode Island, fréquentant les Vanderbilt, Astor et consort.
D'une beauté et d'une intelligence tout à fait remarquables, elle brilla comme actrice, scénariste, mais surtout auteure, et se tailla une enviable -- et sulfureuse -- réputation de poétesse sous le nom de plume somme toute cocasse de Michael Strange !
Bref, elle réussit partout où sa fille échoua lamentablement -- ce qu'elle ne manque jamais de lui rappeler subtilement.
Il n'est qu'un domaine où Diana reste une championne indétrônable : l'art de faire son entrée -- discipline quasi-olympique à l'aune de laquelle toute Grande Dame se verra jaugée.
Là, Diana ne craint rien ni personne ! Pour une fois, une toute petite et misérable fois dans sa chienne de vie, elle se montre capable de réussir quelque chose !


Au passage, avez-vous reconnu le bellâtre assis à la place du mort ? 
Ray Danton ! Ouiiiiiii, celui-là même qui interprétait le Mister RIGHT dont Lilian Roth/Susan Hayward tombait éperdument amoureuse dans Une femme en Enfer, malgré les mises en garde de sa maman !
Il interprète ici -- Ô surprise ! -- le mister WRONG dont Diana Barrymore tombe éperdument amoureuse (et épouse) malgré les mises en garde de sa maman.
Dans les deux films, le zigue est lourdement responsable de l'alcoolisme de ses partenaires.
Dans Une Femme en Enfer, parce qu'il meurt trop tôt ; dans Une Femme marquée, parce qu'il tarde à crever. 
C'est fou, non ?

 Comment utiliser un Récamier à des fins dramatiques
(avec panache)

Bon... De toute évidence, le petit boudin imbibé à gagné la bataille. 
Mais face à Mme Oelrichs, je vous fiche mon billet qu'elle n'a emporté ni la guerre, ni l'argent de la guerre, ni le sourire de l'armurier !
Or donc, observons une fois encore un merveilleux exemple de ce qui la différencie de cette brave Môman Roth-Silverman. 
Là où Jo van Fleet suivait Lilian Roth dans les aspects les plus sordides de son avilissement, et ce jusqu'aux tréfonds du sordide et du crasseux,  Mme Oestricht -- pas folle la guêpe -- se montre plus pragmatique. 
Le toboggan de la déchéance, sa fille le prendra bien toute seule !
Du reste, profitons de cette occasion pour prendre une autre belle leçon de panache. 
Si, dans notre premier extrait, Maman pisse-glaçons se campait sur les deux marches de son bureau pour rendre un peu plus difficiles les balbutiements pathétiques de sa cruche de fille, ici, elle va opter pour la tactique inverse.
Et vous noterez avec intérêt que l'on peut garder une position basse -- voire carrément couchée -- sans perdre pour autant le pouvoir dans la conversation. 
Pour garder maintien et panache, n'hésitez pas à recourir à un accessoire indispensable mais trop souvent sous-estimé dans le mobilier de base : 

 le Récamier!


Une fois encore, vous avez la preuve évidente du puits de bon sens que représente l'autorité des mères, et du peu de cas qu'en font les fruits avariés de leurs entrailles.
Aussi, profitons-en pour entonner en chœur ce que les Diana, Lilian and C° n'ont jamais su produire (à temps) : une petite poésie pour la Fête des Mères (ça fait toujours plaisir..)


C'est beau, non?

FESSES DE MERE


Spécial Fête des Mères
MOTHER'S BOYS (Yves Simoneau, 1993)
par BBJane Hudson

Dans la catégorie "thrillers-avec-une-fichue-salope-qui-vient-foutre-la-merde-dans-une-gentille-famille-bourgeoise" (sous-genre particulièrement fécond entre la fin des eighties et le milieu des nineties), Mother's Boys se distingue -- si je puis dire -- par l'oubli considérable dont il fait l'objet. Ce sort inenviable était aisément prévisible, dans la mesure où, dès sa sortie, l'oeuvrette passa remarquablement inaperçue. Il y a des films comme ça, marqués par le destin, dotés d'une aptitude inaccoutumée à se faufiler entre les mailles de tous les radars.

 
Mother's Boys recelait pourtant de quoi attirer un certain public, à défaut d'un public certain, à commencer par cette fraction énigmatique de spectateurs : les fans de Jamie Lee Curtis. Individus étranges et quelque peu suspects que les dévots de l'une des comédiennes les plus ingrates offertes par le cinéma américain des années 1970. Boudée par le talent et rebelle aux canons les moins exigeants de la beauté, Jamie Lee n'en fait pas moins l'objet d'un véritable culte (un peu défraîchi aujourd'hui) auprès des amateurs de cinéma d'horreur, depuis qu'elle livra l'une de ses rares interprétations estimables (au service d'un rôle assez peu requérant) dans le Halloween de John Carpenter.
Elancée comme une asperge raimbeaucourtoise, plate comme un tract pour les gammes Weight Watcher, et flanquée d'un visage chevalin percé de calots astigmates, elle enchaîna les rôles insipides dans des films aussi dépourvus de relief que son anatomie, toutefois portés aux nues par ses fidèles.
Il se peut que Mother's Boys soit le nadir de sa carrière, encore que sa filmographie ne manque point de sérieux concurrents (oh ! Perfect et son apologie de l'aérobic !... oh ! Kid... napping ! et son éreintement du divorce !...) ; c'est à coup sûr son film le plus camp. Comme son titre l'indique, il y est question d'une maman (ce qui tombe bien en ce jour de Fête des Mères) et de ses garçons.
Une maman qui, comme dans tout film camp qui se respecte, se signale par un degré d'abjection des plus roboratifs.


Trois ans après avoir plaqué (pour la seconde fois, la vilaine !) son époux et ses trois fistons, Judith (dite "Jude") Madigan se pique de reprendre sa place au foyer et de reconquérir les quatre hommes de sa vie. Sauf que le mari bafoué, Robert (l'horripilant Peter Gallagher, bellâtre d'une insondable veulerie), ne l'entend pas de cette oreille, d'autant qu'il s'est dégotté une nouvelle compagne, gentille, jolie, assistante de proviseur et insignifiante, bizarrement surnommée "Callie" (Joanne Whalley) -- au passage, on saluera la moralité des scénaristes Barry Schneider et Richard Hawley, qui insistent lourdement sur le fait que le couple, n'étant pas marié, s'interdit la vie commune.
Les enfants ne sont pas davantage motivés par l'idée de renouer avec l'auteure de leurs jours, tout particulièrement Kes (Luke Edwards), l'aîné du trio, traumatisé par l'abandon maternel (une scène d'une belle outrance nous le montre s'acharnant à coups de scalpel sur une malheureuse grenouille durant un cours de sciences naturelles, après que le professeur lui ait appris que ces batraciennes se désintéressaient de leurs œufs sitôt que pondus).

 
De l'art de poignarder une grenouille morte...

N'étant pas femme à lâcher le morceau facilement, Jude emploie ses ruses les plus balourdes pour parvenir à ses fins, et ne tarde pas à recouvrer l'affection de son rejeton réfractaire. Tablant sur les dérèglements hormonaux de l'adolescent, et ne reculant pas devant l'ombre ignominieuse de l'inceste, notre Mère Prodigue de l'Enfer concocte un fameux numéro de séduction pédophile, dont on causerait encore dans les chaumières s'il se trouvait quelqu'un pour en raviver le souvenir -- ou tout bonnement en signaler l'existence auprès des cinéphiles (vous avez du bol : je suis là...)




Non contente d'être une mère dénaturée, June est également une fille indigne -- il faut bien avouer que sans ce trait de caractère, le personnage perdrait beaucoup de son sel...
Or donc, sa génitrice (interprétée sous Tranxen par une Vanessa Redgrave aboulique), comprenant les manigances de la chair de sa chair, décide de lui mettre des bâtons dans les roues. Hélas, plutôt que de contrecarrer ses plans en silence -- seule stratégie efficace quand on s'oppose à une cinglée de l'envergure de June --, Lydia ne trouve rien de mieux à faire que de lui annoncer avec insistance ses intentions ("Je t'empêcherai de faire ce que tu veux faire !", répète-t-elle à l'envi). Ajoutant l'idiotie à l'imprudence, elle divulgue son projet alors qu'elle se trouve au pire endroit possible pour formuler ce genre de rodomontades : un lit d'hôpital qu'elle occupe en qualité de grabataire.
On dira ce qu'on voudra, mais c'est bougrement con, parfois, les mères de psychopathes...



Ces deux scènes n'offrent que d'infimes aperçus du délire ambiant. Délire sans doute involontaire, qui dut ajouter, après coup, quelques cheveux blancs à la caraque blonde arborée par Jamie Lee, aujourd'hui peu soucieuse de rappeler à quel point elle se réjouissait de rompre avec ses emplois habituels d'indécrottables victimes, pour jouer une vilaine d'envergure.
Ses inconditionnels ne s'en sont toujours pas remis...

Bonne fête à toutes les mamans !

mercredi 28 septembre 2016

DORIS WISHMAN - La Leni Riefenstahl du Sex Film (1er épisode)

par BBJane Hudson


Dans le monde fou, fou, fou de Doris Wishman, la lune est habitée par une communauté de nudistes, un puceau se fait greffer le pénis d'un ami et devient un violeur en série, une femme traque les meurtriers de son époux pour les étouffer avec son énorme poitrine, et de valeureux Marines ne rêvent que de changer de sexe. Ce n'est pas sans raison que la dame s'est imposée comme une référence incontournable auprès des amateurs de cinéma déviant et loufoque.
Parfois comparée à Ed Wood pour la minceur de ses budgets et son sens hasardeux de la technique, Wishman n'en acquit pas moins un statut d'auteur lorsque le concept de "film-culte" rencontra la faveur des intellectuels et devint un sujet d'étude universitaire. Dans les articles consacrés à son œuvre, la référence à Ed Wood fut dès lors écartée au profit de Jean-Luc Godard, de la Nouvelle Vague française et des cinéastes américains expérimentaux (au Whitney Museum de New York, on projeta l'un de ses
roughies auprès de films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet). Ce que l'on taxait jadis d'incompétence fut assimilé à une volonté de déconstruction, et les défaillances de ses films passèrent pour autant de passionnantes idiosyncrasies. Wishman réagit à ces considérations avec défiance, tout en se montrant ravie de voir son travail exhumé durant les années 1990. « Je ne pense pas avoir un style », affirma-t-elle au site « Miami New Times », « et pourtant les gens qui voient mes films déclarent : ''Ah ! C'est du Wishman''. Je ne comprends vraiment pas ce qu'ils entendent par là, parce que rien n'est délibéré. Quelquefois, je fais certaines choses par manque d'argent, et ils disent : ''Regardez ce qu'elle a fait, n'est-ce pas formidable ?'', alors que je ne pouvais tout simplement pas faire autrement».


D'un point de vue formel, le « style » que Wishman se refuse à agréer comme tel repose sur deux procédés récurrents. Le premier est l'insertion de gros plans d'objets divers (cendriers, tableaux, meubles, avec une prédilection pour les pieds des protagonistes), sans importance dans la scène en cours, et qui imposent une diversion incongrue, brisant la continuité d'une action ou d'un dialogue. Le second est l'habitude de filmer, lors des scènes de conversation, les réactions de l'auditeur (ou son absence de réactions, vu l'impavidité des acteurs) plutôt que le locuteur. Cette manie déconcertante possède une explication simple : ne pouvant tourner en son direct pour des raisons budgétaires, Wishman était contrainte de post-synchroniser ses films (une procédure courante dans le cinéma d'exploitation). Ces « plans de réaction » facilitaient le travail de doublage, en réduisant au minimum l'obligation d'ajuster la bande son aux mouvements des lèvres des interprètes. Les plans intempestifs d'objets participaient du même souci, fournissant un stock de métrage facile à synchroniser.
Ces subterfuges génèrent un sentiment de décalage perturbant, s'opposant au mode de réception traditionnel du spectateur. Si leur intention première n'est pas d'imposer une forme de distanciation du récit filmique, ils produisent pourtant cet effet et donnent aux films de Wishman un caractère déstructuré, rompant notre identification passive à l'action, ainsi que l'illusion de sa linéarité. La parade économique un peu grossière peut alors être assimilée à une stratégie d'aliénation du spectateur, rejoignant les recherches des cinéastes d'avant-garde, dont Wishman emploie (ingénument, selon elle) certaines méthodes
le montage heurté, les raccords insolites, les commentaires en voix off redondants ou ineptes, et surtout les inserts extradiégétiques que j'ai signalés.



Intentionnellement ou non, Wishman favorise l'iconoclasme et bouscule les conventions narratives avec une constance et une impassibilité désarmantes. Sous l'œil de sa caméra, les intrigues qu'elle bâtit se dénoncent comme des constructions hasardeuses et précaires, dont la nature fabriquée (pour ne pas dire « bidouillée ») est soulignée par les aléas de la mise en scène. La destruction de l'effet de leurre impose au spectateur la conscience du caractère factice du spectacle auquel il assiste ; il participe de la stratégie Camp de désamorçage de l'investissement émotionnel par la révélation de l'artifice.
Le jeu uniformément atonal des acteurs (dont on finit par se demander si Wishman ne les choisissait pas en fonction de leur inertie, tant il semble inconcevable qu'elle n'ait jamais trouvé
un seul interprète valable) ajoute au processus de décrédibilisation. Il devient en lui-même une figure de style, un « effet » paradoxal : celui du manque d'effet, que l'on peut apparenter à une sorte de « Camp inversé ». L'inexpressivité est tellement appuyée qu'elle prend un caractère de surenchère et rejoint l'outrance démystificatrice propre aux comédiens
campy.

Bien qu'elle se dise soucieuse de respecter les critères du cinéma de distraction, Wishman ne cesse de s'en éloigner et développe une esthétique voisine de l'underground. Dans son essai « Doris Wishman Meets the Avant-Garde », Michael J. Bowen évoque les similitudes entre cinéma d'exploitation et cinéma expérimental, qui « partagent la même insistance à dépeindre l'activité sexuelle et les déviances, le même désir d'abolir le contrôle de la censure ; ils ont en commun de faibles budgets, l'emploi de comédiens amateurs ou semi-professionnels, et un dédain ou une ignorance du brillant et du poli des techniques filmiques de Hollywood».
Indiscutablement, les travaux de cinéastes d'avant-garde comme Jack Smith ou les frères Kuchar, grands adeptes des genres populaires hollywoodiens, estompent parfois la démarcation entre ces deux conceptions/économies du cinéma. Il en va de même de réalisateurs œuvrant pour le circuit des
grindhouses, comme Wishman ou Andy Milligan (d'ailleurs assez proches stylistiquement). Dans cette optique, il n'est pas incongru d'estimer, comme le fait le « Professeur Thibault » dans la revue « Cinéastes », que Doris Wishman, plus qu'un Andy Warhol, créa le « véritable négatif du modèle hollywoodien», auquel les tenants de l'underground, selon Thibaut, ne pouvaient que rêver. « Doris Wishman n'est pas seulement la Grande Dame de la sexploitation à vil prix », renchérit Christopher J. Jarmick, « elle est le Godard du film de genre fauché».



Un autre attrait pour ses nouveaux admirateurs est qu'une femme ait pu mener une carrière féconde au sein de l'industrie presque exclusivement masculine et fortement machiste du cinéma d'exploitation un cas unique qui fit d'elle la cinéaste américaine la plus productive de son temps, avec pas moins de vingt-six films mis en boîte entre 1960 et 1977. Des films qu'elle ne se contenta pas de mettre en scène, mais dont elle écrivit les scénarios et assura la production et le montage, en auteure totale et farouchement indépendante. Un tel parcours dénote une volonté de fer, qui séduisit les féministes et les incita à chercher dans son œuvre les signes d'une communauté d'idées. Les indices s'imposèrent d'eux-mêmes : la plupart de ses films mettent en scène des femmes prisonnières d'un milieu sexiste et étriqué, et qui, par le fait d'un hasard ou d'une agression, prennent conscience des restrictions auxquelles est soumise leur sexualité. Elles affirment alors leur désir et se réapproprient (momentanément ou durablement) les prérogatives dont le patriarcat les a frustrées.
D'autres films (dont les deux meilleurs de Wishman,
Indecent Desires [1967] et Love Toy [1971]) se bornent à dresser le constat de l'oppression masculine. Pour l'essayiste Rebekah McKendry, Wishman s'ancrait dans la deuxième vague du féminisme, celle des mouvements de libération des années 1960 : « Bien que ces groupes de libération des femmes fussent plus francs dans leurs messages, les théories féministes sont présentes dans l'œuvre de Wishman. Wishman était simplement plus subtile dans ses méthodes». Tania Modleski établit un constat similaire et voit dans le film Indecent Desires « une parabole des divisions opposant féministes radicales, qui estiment que la sexualité d'une femme ne lui appartient pas réellement, et féministes pro-sexe qui, occupées à assouvir ce qu'elles voient comme une sexualité relativement émancipée, refusent le message féministe radical et résistent à la solidarité avec la femme victime».



Là encore, Wishman se montra plus que réservée envers une annexion à des théories qui la laissaient froide : « L'égalité, c'est bien. Je la souhaite, mais ce n'est pas être féministe, c'est juste être humain. Si je fais le même travail que vous, je veux être payée pareillement. Mais ça ne fait pas de moi une féministe. Je pense que ce mot n'a absolument aucun sens. Qu'est-ce qu'une féministe ? Dites-le moi».  
En vérité, Wishman semble avoir été assez conservatrice ; son opiniâtreté et sa nature vindicative s'exprimaient prioritairement dans la gestion de sa carrière et la passion pour son métier. Elle reconnaissait volontiers que sa vie sentimentale souffrit de son investissement professionnel. Pour le reste, les témoignages de ses amis et collaborateurs dessinent le portrait d'une femme plutôt rangée qui, dans la vie courante, n'éprouvait guère d'intérêt pour les sujets au centre de ses films : le sexe et la violence. « En fait, elle était plutôt naïve sexuellement », témoigne son biographe Michael Bowen. « Elle estimait qu'une main caressant un visage était plus érotique que le sexe lui-même ».


Cette indifférence envers le sexe pouvait aller jusqu'à une forme de pruderie rendant ses interviews particulièrement savoureuses par leur réserve presque réprobatrice. Interrogée en 1989 pour l'émission The Incredibly Strange Film Show sur l'un de ses films les plus outrageants, The Amazing Transplant (1970), elle refuse d'abord d'en raconter l'argument (une greffe de pénis transforme un jeune homme timoré en violeur), et lève les yeux au ciel lorsque le présentateur lui fait le résumé de ses scénarios. La comédienne Honey Lauren, vedette de Satan Was a Lady, qui marqua le retour de Wishman derrière la caméra en 2001, juge son approche de l'érotisme complètement désuète : « Doris montre la nudité de manière vraiment rétro. Il y a une scène où j'enlève ma chemise et où j'embrasse le garçon que j'aime, mais il ne touche jamais réellement mes seins. Tandis que dans une autre scène, Glyn Styler (le méchant petit ami) essaie grossièrement de me faire l'amour comme un môme de douze ans. C'était fait de façon très rétro, et de nos jours plus personne ne filmerait ça de cette manière».
De toute évidence, le sexe la met mal à l'aise, comme s'il constituait pour elle une bizarrerie dans le champ des rapports humains, dont elle rend compte parce qu'il lui assure un public, mais qu'elle ne peut traiter que sous l'angle de l'aberration ou de la tractation malsaine. Pour Kevin B. Lee, « le sexe n'est pas décrit [dans ses films] comme un accomplissement, mais comme un acte froid, voire cruel, ayant souvent valeur de transaction».

Les bandes de sa première période échappent à cette vision nihiliste de la sexualité. On distingue trois étapes dans son parcours filmique, qui témoignent d'une inflation du contenu érotique.
La première est celle des « films de nudisme » décrivant le quotidien des camps de naturistes ; la deuxième est celle des
roughies ou kinky movies, films érotiques noirs et urbains ; la troisième relève de la sexploitation la plus radicale et débridée. On peut y adjoindre un détour par la pornographie, le temps de deux films qu'elle désavoua, puis par l'horreur avec un seul titre qui ne fut exploité qu'en vidéo. Ses huit nudist movies dépeignent des communautés édéniques où, bien que la nudité soit omniprésente, le sexe n'entre pratiquement pas en considération (du moins pour les protagonistes, les spectateurs étant quant à eux conviés à se rincer l'œil).
Il émane de ces productions une sorte de candeur un tantinet bêtifiante, à mille lieues des relations tortueuses et violentes décrites dans les films des périodes suivantes. Manifestations primitives de la
sexploitation, les « films de nudistes » connurent un franc succès dans la première moitié des années 1960, comme étant les seules productions où la nudité (principalement féminine) était autorisée encore que partiellement, l'exposition des parties génitales demeurant interdite. Bien que ce type de films existât dès les années 1930, l'établissement du Code Hays y mit un terme et il fallut attendre 1955 pour qu'une seconde vague déferlât dans les drive-in. A cette date, le film Le Jardin de l'Eden (Max Nosseck, 1954) fit l'objet d'un procès pour obscénité, au terme duquel la Cour de New York décréta que « la nudité per se n'est pas obscène », et qu'elle pouvait être filmée dans le cadre d'une œuvre documentaire. En établissant un précédent législatif, cette décision porta un coup notable à la censure et engendra une prolifération de bandes sur le thème des camps de naturistes.




samedi 24 septembre 2016

THE PRIME OF MISS JEAN BRODIE ("les belles années de miss Brodie", 1969)

"Comment clouer le caquet à une vieille pimbêche acariâtre."

Les bons conseils de Valentine #13
par Valentine Deluxe



Youpi !... C'est la rentrée !...
Disparues les hordes nauséabondes de petits morveux impertinents qui viennent brailler sous vos fenêtres à toute heure du jour et de la nuit. Les voilà sous les barreaux pour une nouvelle année scolaire, qu'on leur souhaite rien moins que carcérale. Ouf !...
N'allez surtout pas croire que je n'aime pas les enfants -- j'en ai encore mangé un ce midi -- ; mais il faut bien voir les choses en face : les enfants, c'est ingrat, bruyant et sale. En fait, c'est un peu comme les limaces : ça doit forcément servir à quelque chose, mais on n'a toujours pas trouvé à quoi !

Je ne ferais jamais de mal à un enfant
(mais à partir de deux, ça se discute...)

Ce préambule étant posé, je vais maintenant vous la jouer en mode "Campissimo", c'est-à-dire que mon intervention sera d'une longueur inversement proportionnelle à celle de l'extrait qui suivra.
C'est que cette fois, on n'est pas loin du record : 6 minutes top chrono!... C'est pas le moment de mettre du lait sur le feu.
Mais s'il est besoin de vous rassurer, je dois vous dire que dans ces 6 minutes de caviar absolu, il n'y a pas une virgule en trop, pas une respiration superflue, pas un battement de cil qui ne soit indispensable.
Impossible d'exciser, de charcuter, de raccourcir : c'est juste parfait comme ça, alors ne changeons rien.

Inclinaison du chef, foulard et mise en plis :
perfection absolue !

Notre ci-devant rubrique du jour aurait bien pu être labellisée "Les bonnes copines de Valentine", car nous allons y rencontrer l'une des plus incontournables potesses qui soient : Miss Jean Brodie, enseignante au lycée Marcia Blaine d'Edimbourg -- une maison tout ce qu'il y a de recommandable, soit dit en passant.
Si, en plus, la délicieuse et toujours élégante Miss Brodie est interprétée -- vous l’apprends-je ? J'en doute ! -- par la non moins irremplaçable Maggie Smith -- dans une de ses trop rares prestations oscarisées --, vous reconnaitrez tout de suite le caractère absolument indispensable de cette modeste babillarde.


Petite parenthèse : 
(je donnerais jusqu'au dernier cheveu de mon ultime perruque
 pour acheter ce disque qui n'est pas à vendre !!!...
Que vouliez-vous m'offrir pour la Saint(e) Valentin(e) ?...)

La parenthèse étant fermée, revenons à nos moutons.
Je dois vous dire que, si j'ai commencé mon ouvrage en vomissant, tel un félidé régurgitant ses boulettes de poils, mon allergie chronique et récurrente aux chiards de tout format, nous n'en verrons aujourd’hui pas l'ombre d'un mollet.
Mais en milieu scolaire -- et particulièrement à la Marcia Blaine School for Girls d’Édimbourg, Écosse --, le danger ne vient pas toujours d'en bas ; il peut fondre sur vous des plus hauts étages de la hiérarchie. 
Et comme souvent dans les écoles pour filles, fussent-elles d’Édimbourg ou d'ailleurs, ces échelons sont invariablement occupés par de vieilles filles austères, sexuellement refoulées, acariâtres et aigres comme du lait caillé.
Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, nous allons rencontrer une sorte de mètre-étalon de la vieille toupie acrimonieuse, 1 mètre 65 de frustration et de jalousie concentrées dans un tailleur étriqué de tweed empesé : la terrible Miss McKay !


Voldemort en tailleur de tweed !

Mais avec miss Brodie, admiratrice vibrante du Duce et du Codillo, chantage et intimidation sont menu fretin, zakouskis et petits fours !
Allons donc voir comment elle va claquer le beignet (périmé) de l'acerbe vieille seringue.
La recette est simple : brio, élégance et...  et ???...
PANACHE! 

Attention ! Vous êtes prêts pour la démonstration ? On a un bloc-note et un crayon à portée de main ?
C'est parti pour 6 minutes de pur bonheur.





vendredi 26 août 2016

MAYA (1949)

"Z'etaient chouettes les filles du bord de mer..."

par Valentine Deluxe

 


Depuis le temps qu'on se connait, vous savez que j'ai parfois comme des fixettes, des lubies, des monomanies.
J'ai survécu -- de justesse, vraiment de justesse -- à ma phase Edwige Feuillère,  et alors que je suivais mon petit traitement à la lettre -- nivaquine tous les jours, une bonne purge avant d'aller au lit, et une neuvaine à Sainte Rita --, tout d'un coup, sans crier "hexakosioihexekontahexaphobie" (oui, j'ai fait le pari, somme toute assez sot, d'arriver à glisser ce mot dans mon article du jour ; toutes mes excuses au passage), paf ! Nouvelle infection, tout aussi aiguë et pernicieuse :

Viviane Romance!

 Y a le choléra qu'est d'retour...

Viviane Romance, j'avais déjà eu le bonheur, le plaisir et l'avantage de vous dire tout le bien que je pensais d'elle (et vous avez intérêt à être d'accord avec moi, sinon y aura de la répression sauvage) dans la rubrique inaugurale consacrée à ce concept vaseux et tout ce qu'il y a de plus idiosyncratique : le French Camp !
On l'y découvrait, déjà un peu plus vers le nadir que vers le zénith, la silhouette pataude camouflée vaille que vaille dans d'amples afliquets, mais l’œil toujours vif, adepte des p'tit gâteaux à l'arsenic et de cornichonesques messes noires, dans le succulent "L'Affaire des poisons" de Decoin.



Lors d'un de nos passionnants échanges avec ma splendide/lumineuse/bien-aimée (ne cherchez pas, il n'y a pas de mention inutile à biffer) coéquipière BBJane Hudson, j'avais osé l'audacieuse comparaison : Viviane Romance, la Maria Montez du cinéma français !
C'est qu'il n'en manque pas dans la filmographie de Viviane Romance, de ces œuvres improbables que l'on peut légitimement qualifier d'excentriques !
"Venus aveugle", "La Maison du Maltais", "L'Esclave blanche", "Cartacalha, reine des gitans "... Une pléthore de mélodrames excessivement extravagants et/ou exotiques, où elle promène ses courbes généreuses et sa mine boudeuse de fille à soldats, parfois garce machiavélique, parfois catin au grand cœur, mais toujours promise à un destin funeste (ou peu s'en faut).

La Maria Montez du cinéma français...

Mais évidemment, rien n'est plus changeant que le goût de la plèbe, surtout celle qui remplit les salles obscures. 
A force de resservir pendant dix ans la même soupe, fût-elle concoctée avec amour en choisissant soigneusement les meilleurs ingrédients, la formule finit par lasser. 
Or donc, au sortir de la 2ème guerre, après quelques (rapides) bricoles avec le comité d’épuration -- mais hormis Françoise Rosay, qui n'a pas eu maille à partir avec ces pisse-vinaigres? -- le retour dans le feu des projecteurs s'annonce ardu. 
Surtout qu'en dehors de ces menues broutilles, la Viviane se traine une réputation de diva acariâtre : infernale avec ses réalisateurs -- le clash avec Abel Gance sur "Venus Aveugle" prit une telle ampleur que ses scènes seront finies par Edmont T. Greville --, ne supportant pas ses consœurs, et imposant ses tocades amoureuses du moment comme partenaires à l’écran -- on devra se farcir le pauvre George Flamant, avec son sex-appeal  d'endive, dans une dizaine de films !

Promotion canapé

La gueuse n'étant point sotte pour deux sous -- surtout quand ces sous sont les siens (comme aurait dit Oreste) --, la fée Viviane prend les choses en mains. Faisant sien l'adage qui veut qu'on n'est jamais aussi bien servie que par soi-même, elle commence par toucher à l’écriture d'un scénario pour "La Boîte aux rêves" -- sous les quolibets fielleux de la critique --, puis elle se lance dans la production, maîtrisant ainsi ses projets de A jusqu'à plus ou moins Z, pouvant au passage tenter de "casser" son image de vampounette du cinéma qui commence à lui peser.
Sauf que... niveau "grand chamboulement", le choix de son premier sujet en tant que productrice se pose là ! 
Tirée du plus grand succès du théâtre parisien  de l’entre-deux guerres, tombé depuis dans le plus profond oubli (mais je suis dispo' pour un "revival" dans le rôle-titre, si le cœur vous en dit), on ne peut pas dire que cette "Maya" allait réinventer la roue de bicyclette ou nous faire des mouches à quatre queues !

Oui, dès qu'on dit "Maya", 
faut qu'elle ramène sa fraise !

En effet, Bella/Maya, une spécialiste des coïts tarifés, "vendeuse de plaisir et pourvoyeuse de rêve", tient son p'tit commerce dans une ville fantomatique qui pourrait être Marseille. 
Un marin de passage croit reconnaître en elle une ancienne passion, non encore cicatrisée -- voire, légèrement purulente.
Bella/Maya nie farouchement mais semble néanmoins cacher un lourd secret...

Oui, je sais, mis comme ça à plat et noir sur blanc -- et encore, j'enjolive un peu --, on pourrait, il est vrai, trouver à la chose un p'tit côté "vieille rengaine", usée jusqu’à la trame.

Certains, moins diplomates que moi, ajouteront même : 



Mais s'il fallait toujours rester à la surface des choses !
Car c'est quand même au fond des mines qu'on trouve les plus beaux diamants.
Et de diamants, il est question ici, car sous ses tombereaux de clichés mélodramaqueenesques -- Bella ira jusqu'à louper le train qui devait l'emmener à l'enterrement de sa fillette, laissée en pension chez quelques Thénardier du coin ! --, "Maya", touche souvent au sublime.
Sous la direction plutôt inspirée de Raymond Bernard -- dont nous avions déjà décortiqué ici-même le fantasmabulique "Marthe Richard au service de la France" --, et par la grâce de dialogues poético-alambiqués, le film atteint les excessifs et enivrants sommets du campino-kitschouné.
Viviane Romance, grande prêtresse hiératique et  vaporeuse de quelque mystérieux culte païen, canonisée par la grâce de lumières flatteuses et d'un noir et blanc qui gomme les premières cicatrices du temps, nous offre une prestation écrémée de la moindre tentative de distanciation. 
Et c'est parce que le film et son interprète n'ont jamais peur du ridicule et du grotesque qu'ils les dépassent pour atteindre au grandiose. 
Mais taisons-nous, et admirons la première apparition de Bella... Ça vous situera tout de suite mieux le biniou !


Allons voir un peu plus loin, un peu plus haut -- dans le grotesque, le sublime, l’excessif et le magique.
Personnage en marge de l'intrigue, mais véritable Parque qui, telle une araignée, tisse les fils trempés dans le pathos de cette merveilleuse histoire : Cachemire, "l'Hindou", nous déballe à chaque apparition des dialogues en forme de devinettes, tout droit sorties de "cookies fortunes" de restaurant chinois. 
Et comme en plus il est joué par le très russe Валерий Иванович Инкижинов (ou Valéry Inkijinoff, si vous ne savez pas lire le cyrillique, ce qui me décevrait beaucoup), c'est complet pour l'exotisme !


Evidemment, une pauvre fleur de trottoir comme Bella/Maya, vous pensez bien que le destin ne va pas lui épargner la moindre petite saloperie. Déjà qu'elle nous a enterré sa gamine, elle va en plus voir partir le bateau du gentil marin qui devait l'emmener loin de son bouiboui et de sa mauvaise vie. 
La boucle est bouclée, la roue du destin a tourné pour nous ramener là où tout a commencé, merveilleuse et envoûtante pirouette avant le rideau final.


Comme disait si bien la baronne de "Chéri" :  

"Comme c'est pur ! Comme c'est grand !"


jeudi 28 juillet 2016

BORN TO BE BAD (La Femme aux maléfices, 1950)

Les Bons conseils de Valentine

"Faut pas toucher la misère du doigt"

par Valentine Deluxe



Rappelons-nous, si vous le voulez bien, cette pensée pétrie de bon sens, prodiguée ici-même par l'indispensable M'ame Peloux pas plus tard qu'il n'y a pas bien longtemps :



Sans le savoir, M'ame Peloux a mis le doigt sur la thématique du jour :
En effet, je me permets de vous le redemander, qu'y a-t-il de plus attristant dans une maison qu'une parente pauvre ?
C'est encombrant, mal fagoté, ça vous regarde toujours avec des yeux de poney neurasthénique en route pour l'équarrisseur, ça prend racine dans votre cosy et ça mange comme quatre.
Bref, une source d'ennuis permanente, comme un p'tit cailloux dans la godasse, qui n'aurait pas besoin d'être bien imposant pour se rappeler à vous de la plus irritante des façons.

Une parente pauvre, c'est comme un chat de gouttière : donnez-lui à béqueter une fois, et vous ne saurez plus vous en dépêtrer. Ca risque même de vous en amener d'autres, tout aussi coriaces.
Heureusement, nous allons voir qu'il existe une parade à ces fâcheux, plus collants que des bardanes dans les chaussettes.
Pour traiter de cette épineuse problématique, je vais donc faire appel à notre invitée du jour :

Christabel Caine Carey


 Planquez-vous :
Mam’zelle Nitouche sort ses crocs !

Pour être bien certain qu'on puisse donner le bon Dieu sans confession à Christabel, l’héroïne de cette merveilleuse série "B" comme il en sortait tant et tant des brouets de la Radio Keith Orphéum (aka "RKO"), les auteurs ont eu la bonne idée de lui prêter le visage lisse et pur d'une des "Goodie-goodie" numéro 1 de l'époque, Mlle Joan Fontaine.
Si jamais Olivia de Havilland nous lit - hypothèse hautement improbable, il est vrai -, elle risque de nous faire une crise de tachycardie !
Ne comptez pas sur moi pour revenir sur la légendaire bisbrouille des sœurs Pétard. A ce sujet, je ne vous dirai qu'une chose :
je sais de source sûre que lorsque Dame Olivia a appris le décès de sa sœur Joan, sa seule réaction fut d’insister pour que celle-ci soit mise en bière couchée sur le ventre.
Comme ça, si jamais la femme Fontaine (oh, c'est fin ça !) se réveillait dans son cercueil après son enterrement, on était certain que pour en sortir elle gratterait dans la mauvaise direction...

 A gauche une garce, à droite une menteuse
(à moins que ça ne soit l'inverse ?)

Enfin, trêve de ragots (dommage !)
Sous ses habituelles bonnes manières feutrées et ses petits sourires constipés, c'est peu dire que Joan Fontaine va faire tout ce qu'elle peut pour essayer de casser son image de petite (jeune) fille modèle.
Mais le titre de l’œuvre en question étant justement  "Born To Be Bad" ("Née pour être mauvaise"), faut pas être Nostradamus pour deviner qu'il y a un testicule planqué dans le consommé (oui, je tente des variantes de mon expression favorite, histoire de pas lasser...)
Car derrière cette tête de prétendante au titre de Miss "Miel et Saccharine", se cache ce qu'il faut bien appeler une vilaine garce, ambitieuse, calculatrice, tricheuse, menteuse et vénale -- ce qui, vous en conviendrez, lui fait tout de même un drôle de pedigree !
Il lui faut non seulement le beurre, l'argent du beurre -- enfin, surtout celui de son milliardaire de mari, qu'elle a trainé quasi de force jusqu'à l'autel en employant des techniques dignes de Machiavel,  Gengis Khan ou Margaret Thatcher --, mais en plus il lui faut aussi le sourire (et le service trois-pièces avec poutre apparente) de ce bourru de Robert Ryan !

Le caillou dans la godasse : 
Tante Clara !

Dans l'ensemble, tout irait plutôt comme elle l'avait imaginé, jusqu'à ce qu'il y ait c'te foutue parente pauvre qui rapplique !
D'où l’inconvénient de jouer les gentilles quand on ne l'est pas : si vous trompez bien votre petit monde, vous risquerez quand même de vous faire manger la laine sur le dos! Car comment faire pour envoyer paître votre nécessiteuse sans ruiner votre réputation de rosière philanthrope ?
Surtout qu'elle est du genre "seccotine", la crotteuse ! Encore plus collante que le sparadrap du capitaine Haddock : une fois qu'elle rapplique de sa cambrousse, plus moyen de vous en défaire !

Sponsor officiel de tante Clara.

Mais laissez-moi vous la présenter, cette vilaine Tante Clara.
La bouche lippue à force de quémander, la tête perpétuellement inclinée pour vous regarder d'en-dessous avec son air chafouin, elle n'a pas encore prononcé un mot qu'on a déjà envie de la gifler.
Mais dès qu'elle ouvre son clapoir, c'est pire.
Elle ne sait que vous embarrasser en public, rappelant au passage, en soulignant trois fois au crayon gras, que vous venez du trou du cul du monde, fille de madame personne et de monsieur n'importe-qui !
En plus, comme tout le monde vous regarde, il vous faudra vous retenir d'étouffer la vilaine punaise sous un coussin, et continuer vaille que vaille à sourire en serrant les dents à vous en faire péter votre bridge !



Même dans le secret de l'alcôve, elle trouve encore le moyen de venir s'insinuer sournoisement !
Non, vraiment il est temps de faire quelque chose...
Et c'est là que nous allons avoir une démonstration du génie de Christabel !
Sans hausser le ton, sans se départir de son ineffable sourire, la chasse est ouverte !
Dehors les romanichelles, du balais les claquedents ! C'est l’hallali des traine-patins !


Oui je sais, je sais, on se laisserait presque avoir par son petit menton qui tremble et sa voix qui chavire...
Je sais ce que vous pensez de Christabel et de ses procédés :



Au lieu de crier au scandale, si j’étais vous, je prendrais des notes.
On ne sait jamais, ça peut toujours servir.
Et plutôt que de geindre et de se plaindre (un art où elle est passée maîtresse !), tante Clara devrait méditer cette brillante saillie d'Alexandre Dumas :
 "La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égraine en riant."
(et toc !)